Nager entre deux chaises

~ ~ ~ Qui parle sème, qui écoute récolte

Radios associatives : la voix est libre ?

ENQUETE MEDIA : Après 31 ans d’existence, les radios associatives se battent toujours pour garder leur liberté.

Et deux silences de plus. Radio Périgueux 103 et Radio Plaizance ont fermé leurs micros. Le 7 mai, la liquidation judiciaire est proclamée pour l’association qui les unissait. En France, 580 radios associatives craignent aussi pour leurs budgets. Mais pas question d’oublier pourquoi elles sont là. Périgueux 103 en avait même fait son slogan : « Donner la parole à ceux qui ne l’ont pas ».

Ton décalé, pseudonymes pour les animateurs, choix musicaux surprenants, promotion d’artistes locaux, retransmissions des fêtes de quartier, émissions militantes, reportages sur la diversité. Depuis 31 ans, les radios associatives ont forgé leur identité. La piraterie des ondes hertziennes s’est achevée en 1981. Le public s’est trouvé et la méfiance envers la publicité est restée. Mais le combat n’est pas terminé car chaque année apporte ses fermetures de studios.

En France métropolitaine, 20 % des fréquences sont utilisées par des radios associatives et ce sont 2 % des auditeurs qui les écoutent. Marie-Georges Lonnoy du service des radios du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) ajoute que ces stations « ont toujours leur rôle à jouer. » Mais lequel ? Celui de « libérer la parole citoyenne » pour Michel Fiszbin. L’animateur de « Vive la guerre » sur Carbone 14, dans les années quatre-vingt, n’a pas oublié ses débuts radiophoniques en tant que Robert Lehaineux. Quand en 1981, il crée cette station, François Mitterand vient de légaliser les radios locales privées (RLP). Rapidement, on recense plus de mille nouvelles radios en France dont Carbone 14 à Paris. Son slogan donne le ton : « La radio qui vous encule par les oreilles ». Les émissions y sont corrosives, libertaires, subversives voire suggestives quand Jean-Yves Lafesse et Supernana rendent érotiques les nuits des auditeurs. Cinq ans d’activité ont permis à Carbone 14 d’entrer dans l’histoire des radios. Ses provocations vont jusqu’à diffuser deux auditeurs faisant l’amour en direct dans le studio. Depuis, Carbone 14 et beaucoup d’autres stations ont disparu, mais la vocation initiale ne s’est pas perdue : Offrir d’autres voix à entendre.

A Fréquence Paris Plurielle (FPP), sa directrice, Marie Barbet veut « donner du temps pour parler des sujets qui ne collent pas forcément à l’actualité des grands médias. On veut essayer de donner toutes les armes aux auditeurs. Il faut donner l’information la plus accessible pour tous. » A Marseille, Radio Galère défend ceux qui se trouvent éloignés des médias traditionnels. Dans la même ville, Radio Grenouille se veut active dans les quartiers les plus pauvres. En 1981, un directeur de théâtre, Richard Martin, milite pour amener la culture vers des publics non avertis. Grenouille naît, grandit et se dote, dans les années quatre-vingt-dix, d’un atelier de création culturel en parallèle des studios. Les productions du premier se retrouvent sur l’antenne du second. Son coordinateur actuel, Jérôme Matéo résume : « On ne veut pas parler du champ culturel mais depuis le champ culturel. »

Bénévoles mais professionnels

Et pour parler, il faut des voix. La majorité d’entre-elles sont bénévoles. Ils ne sont, d’ailleurs, plus les amateurs des débuts. A Reims, le directeur de Radio Primitive, Eric Jonval est ferme : « Il faut arrêter de penser que les bénévoles ne font que de l’amateurisme. Le bénévole peut faire un boulot pro. » Souvent arrivés par hasard, les bénévoles s’appliquent et un tel engagement demande du temps. Beaucoup de temps. Pour une émission musicale d’une heure hebdomadaire, plusieurs heures de préparation sont indispensables. « C’est très dur d’assurer une émission bénévole chaque semaine avec une vie de famille à côté. » remarque Marie Barbet.

Pour certains, l’expérience se transforme en tremplin vers le monde professionnel radiophonique. D’autres tentent d’obtenir des contrats au sein des radios associatives où ils officient. Mais, par manque de fonds, ces radios n’ont rarement plus de deux salariés. Alors, il faut être au four et au moulin. Être animateur et directeur. Tenir l’antenne et encadrer les bénévoles. Être en studio pour les informations et en réunion pour les subventions. Recruter de nouveaux emplois devient impossible. Radio Primitive essaie tout de même. Eric Jonval se félicite de ce « côté atypique. Avec nos moyens, on devrait enchaîner les emplois aidés mais on essaie de les garder. Ce serait trop difficile d’avoir un discours de gauche et de prendre des mesures de capitalistes. » Pourtant de nombreuses radios ne voient pas d’autres choix que d’utiliser ces emplois aidés. L’équipe de FPP est constituée de six emplois aidés autour d’un salarié fixe. Sur dix emplois à Radio Galère, huit sont aidés. Si créer des postes n’est plus envisageable, en conserver devient un véritable casse-tête.

Près de Dijon, Radio Coloriage a vu son nombre de salariés fondre comme neige au soleil. Il y a peu, ils étaient encore six. Ils ne sont plus que deux. « Depuis 2008, on réduit, explique son directeur Denis Péchon, ça devient un vrai problème pour la gestion de nos projets. On arrive encore à faire illusion à l’antenne mais si subitement une personne manque, c’est la fin des haricots. » Alors, Denis Péchon ne compte plus ses heures. D’autant que pour trouver de nouvelles rentrées d’argent, il y a deux ans, Coloriage a ouvert un bar culturel. Et qui le tient ? Toujours Denis Péchon. Ses moments libres sont rares. En préparant les cafés pour ses clients, il avoue : « Ce que je faisais avant en cinq minutes, je mets plus d’un quart d’heure maintenant. Je suis tellement crevé. » Et l’avenir ne semble pas s’éclaircir pour Coloriage. Les bénéfices de son bar ne sont pas encore suffisants. « On est le cul entre deux chaises car si on veut vraiment y gagner il faudrait être un Loto-PMU ». Et ça pas question. Pour sa radio, Denis Péchon craint « un atterrissage brutal ». En effet, la situation économique n’est pas au beau fixe. En 2008, la radio déménage. Elle quitte la ruralité et s’installe à Montbard, une ville de six mille habitants. Bilan : 35 000 euros d’emprunts bancaires. Auxquels s’ajoutent 20 000 euros de dettes. Dette qui augmente annuellement de 14 000 euros. Mais, Radio Coloriage n’est pas seule dans ce cas. Chaque année, Grenouille doit trouver 80 000 mille euros pour boucler son budget. La dette de Radio Primitive atteint les 30 000 euros. Les 49 000 euros manquant au budget de Radio Périgueux 103 ont scellé son sort. Les salaires n’étaient plus payés depuis un mois. Pour autant, les animateurs sont restés à l’antenne presque jusqu’à la dernière minute.

La concurrence des radios commerciales

La publicité – souvent présente illégalement – est autorisée sur le hertzien en 1984. Deux ans plus tard, la loi Léotard permet la constitution de réseaux commerciaux. Une radio peut, désormais, être une entreprise privée vivant de ses réclames. La même loi permet aux radios associatives d’obtenir 20 % de leur chiffre d’affaire grâce à des messages publicitaires. Mais beaucoup d’entre elles revendiquent une absence totale de publicité. Pour avoir passé outre ces règles, un animateur de Radio Galère a été suspendu pendant deux mois. Avec la publicité, les radios commerciales musicales poussent comme des champignons : Europe 2 en 1984, Ouï FM en 1987, RTL2 en 1992. NRJ Group s’installe dans le paysage en réunissant NRJ, Nostalgie et Chérie FM. Leurs moyens sont massifs et les radios associatives ne peuvent pas les concurrencer. Résultat : « Beaucoup de radios libres ont reproduit les schémas des grandes radios » analyse Eric Jonval. Les radios associatives suivent donc les commerciales qui recrutent des professionnels à tour de bras. Les bénévoles passionnés ne sont plus les seuls maîtres à bord des radios libres. Michel Fiszbin observe cette évolution comme une réduction des libertés acquises : « On voit le grignotage des libertés d’expression par les radios commerciales avec la bénédiction du CSA. »

L’arrivée de la publicité et celle des grandes radios commerciales sont les premiers coups de semonce pour les radios associatives. Ces remous ne sont pas les derniers. En 2007, le navire associatif prend un peu plus l’eau avec Internet et l’apparition de plates-formes musicales. Ces nouveaux médias créent beaucoup d’amertume : « Deezer fait notre boulot et nous a ringardisé, déplore Denis Péchon, on a mangé notre pain blanc jusqu’à l’arrivée des web-radios. Depuis, nous avons perdu notre impact. » Mais pas question de baisser les bras. Les solutions existent. La créativité, qui a fait la force des radios libres, doit redoubler. « Il faut des émissions originales sur l’antenne, explique Eric Jonval, l’auditeur doit être surpris, entendre l’anecdote, l’envie de partager, le mélange des genres et la passion de l’animateur. Là on pourra rivaliser. » Grenouille défend aussi ses choix : projets de plus de deux ans dans les quartiers, rencontre avec les labels indépendants, exigence revendiquée à l’antenne. Grenouille s’est aussi rapprochée du réseau Radio Campus, radio estudiantine et initiatrice des premières radios pirates françaises.

En 1969, Christian Verwaerde, étudiant à Lille, lance les premières ondes pirates depuis sa résidence universitaire. Radio Campus Lille est née. Elle émet encore aujourd’hui. Le réseau a pris de l’ampleur et compte désormais vingt stations locales encourageant la création sonore et l’information de proximité. Encore plus développé, le réseau des Radios Chrétiennes Francophones (RCF) peut se targuer de ses 62 locales, dépassant en nombre celui du réseau public France Bleu. Échange de programmes et décrochages locaux quotidiens, RCF souhaite devenir une radio généraliste comme les grandes radios nationales. Sans perdre ses bénévoles ni ses valeurs religieuses. Écoutée quotidiennement par 600 000 auditeurs, la radio est en grande partie financée par l’Église.

Financer par la mairie et l’Etat

Autre forme de mise en commun d’émissions : l’Epra (Échanges et productions radiophoniques). Reportages et productions radios sur la politique d’insertion des villes s’échangent sur les différentes antennes des 171 radios adhérentes. Toutes associatives. Le financement de ce fonds public n’est pas négligeable pour les radios alors que le budget se réduit comme peau de chagrin, passant d’1,1 millions d’euros en 2010 à 570 mille euros cette année. Bien qu’initialement annexe, ce fonds public est devenu essentiel dans beaucoup de stations. Les radios tiennent en partie grâce au Fonds de soutien à l’expression radiophonique (FSER). Dépendant de l’État, le FSER ne peut pas se prononcer sur ses aptitudes tant que le nouveau gouvernement de Jean-Marc Ayrault n’a pas dévoilé ses projets. Créé en 1982, ce fonds est demandé par toutes les radios FM. Denis Péchon regrette que pour obtenir ces aides il faille « faire du France Bleu et du France Info sans moyens ni bénévoles. » Malgré les contraintes et les craintes, le financement est régulier depuis des années.

Par ailleurs, beaucoup de radios se tournent vers la ville, le département ou la région. Les pressions politiques existent-elles ? « Il n’y a pas plus régulier que le maire de Marseille qui est de droite. » remarque Étienne Bastide de Radio Galère. Un maire qui serait peut-être « moins clientéliste » que la région dirigée par le parti socialiste et moins régulière dans les subventions. Si à Reims, un tiers du budget de la Radio Primitive provient de la mairie socialiste, son directeur reste prudent : « Si l’équipe municipale change, tout peut se casser la gueule. » ajoutant que « le FSER peut aussi décider de donner moitié moins de financement. » Cette précarité des subventions révolte Michel Fiszbin : « Il y a une absence de volonté politique à droite comme à gauche. À l’inverse, il y a la volonté de livrer les radios associatives aux intérêts commerciaux et sous l’effet des contraintes financières, les radios associatives se sont un peu institutionnalisées. Si on ne défend pas la liberté d’expression audiovisuelle, elle ne survivra pas.  »

Les mauvaises ondes de la RNT

Pour survivre, les radios associatives doivent envisager l’avenir : la Radio numérique terrestre (RNT). Annoncée depuis quatre ans, le dossier semblait perdu dans les tiroirs du CSA qui vient de le ressortir. Tout s’accélère. Quand on évoque la RNT à Radio Galère, Étienne Bastide s’irrite : « Vous rigolez j’espère ? On est plutôt entrain de se faire avoir. » La radio avait pris les devants dès le lancement : « On a déjà fait pleins de démarches mais là tout est à refaire. » Le CSA a, en effet, relancé un appel à candidatures. L’objectif est qu’en 2015, tout le territoire soit couvert. Durant plusieurs années, la diffusion devra être double : hertzienne et numérique. Marie-Georges Lonnoy l’admet : « Certaines radios associatives sont prêtes à se lancer dans la RNT mais toutes se demandent comment financer. » Le Syndicat national des radios libres (SNRL) et la Confédération nationales des radios associatives (CNRA) militent pour la mise en place de la RNT. En plus de toutes ses fonctions à Radio Coloriage, Denis Péchon est également responsable de la commission RNT à la Férarock (Fédération des radios rock) : « Ça pourrait être une solution si ça nous permet d’arriver sur d’autres régions. » Le directeur de la Férarock, Patrick Florent renchérit : « Comme pour toutes les technologies nouvelles, les coûts vont baisser et les expérimentations faîtes montrent que c’est possible mais cela demande des soutiens. » Parmi ces expérimentations, le GRAM (Groupement des radios associatives de la métropole nantaise) est le plus symbolique et le plus abouti. Depuis plus d’un an, onze radios sont ainsi diffusées dans la ville de Jean-Marc Ayrault. D’ailleurs, le nouveau Premier ministre a soutenu activement le projet en tant que maire. D’avance, les partisans de la RNT se réjouissent de sa nomination à la tête du gouvernement. Alors, la RNT serait-elle la solution pour aider les radios associatives ? Pas si sûr car si les principales organisations de radios (SNRL, CNRA, Férarock) soutiennent ardemment le projet, des radios montrent certaines réticences. C’est le cas du collectif Radios en lutte dans lequel se trouve Fréquence Paris Plurielle. En effet, à FPP, Marie Barbet est catégorique : « On est vraiment contre la RNT. On ne peut pas s’y adapter ni assurer la double diffusion. » La directrice de FPP ne pense, d’ailleurs, pas qu’à sa radio : «  Beaucoup de petites radios assos s’auto-diffusent avec leurs propres émetteurs et cela sera rendu impossible avec la RNT. Ce serait la perte des plus petites radios comme Radio Larzac. Il y aura peut-être aussi une perte en qualité sonore. Sans oublier que les postes RNT coûtent actuellement cinquante euros. L’accès à la radio serait plus difficile pour les plus pauvres, je pense notamment aux prisonniers qui peuvent nous écouter dans leurs cellules. »

Modestes ou volumineuses, les radios associatives restent un endroit de rencontres. Les locaux des radios sont les témoins de ces échanges politiques, culturels, conflictuels, amicaux voire amoureux. Étienne Bastide se souvient des débuts de Radio Galère « aux premières réunions, il y avait soixante personnes. C’était bouillonnant. » Mais aujourd’hui, l’informatique permet d’enregistrer ses émissions depuis chez soi. Marie Barbet le regrette : « Cela fait moins de présence à FPP. Les contacts se font par mail. ». Mais le sourire revient vite dans la voix de celle qui est « tombée amoureuse » de la radio qu’elle dirige : « La vie d’une radio avec deux cents cinquante bénévoles, c’est génial. On partage beaucoup de choses. » Et Michel Fiszbin de reconnaître avec subtilité leurs mérites : « Bien sûr, elles pourraient être plus créatives, plus contestataires, plus subversives, plus révoltés, mais heureusement qu’elles sont là. »

VOIR AUSSI
L’interview de Jacques Soncin, président de Fréquence Paris Pluriel
Le reportage : Quand les pirates deviennent primitifs
L’historique de la radio pirate à la radio numérique

Enquête pour l’Ecole Publique de Journalisme de Tours

BONUS
Reportage sonore : A la recherche des Primitifs.
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