Nager entre deux chaises

~ ~ ~ Qui parle sème, qui écoute récolte

Quand les pirates deviennent primitifs

« Où pourrais-je travailler dans un tel bordel ? » Rémi Leveaux s’en réjouit. Bandes magnétiques obsolètes, vinyles désuets et un bureau submergé d’albums, l’animateur barbu de la radio est bien entouré. Il prépare son émission Mic mac. Mais aujourd’hui, jeudi 10 mai, c’est disette. Pour une fois, interdiction de fumer dans les locaux car des lycéens doivent visiter. Derrière Rémi, le slo­gan placardé au mur n’a jamais changé. « Faîtes votre radio vous-mêmes. » Sur l’affiche, un homme triture son poste de radio. Bienvenue à Radio Primi­tive.

« Légale depuis 1981 ». C’est ce que revendiquent les T-shirts conçus pour les trente ans. Car les premières heures de diffu­sion étaient pirates. Pas encore primitive, on la dénomme Radio Manie-Vesle. Elle émet depuis une camionnette conduite par les communistes et anarchistes de Reims. François Mitterand légalise les pirates, Eric Jonval s’engage sur le navire. Dès 1981, il se rebaptise Phil Sex. « Au début, on n’y connaissait rien du tout. Des gens de France 3 et de Radio France venaient aider. » A son arrivée, il anime Rock comp­tine, « émission d’humour et de musique » avec Raoul Ketchup et Denis Cassette. Alors que ses cheveux deviennent poivre et sels, il devient directeur de la radio.

Plusieurs années seront néces­saires pour savoir comment ap­peler la station. Reims FM et 93 FM précéderont le définitif Radio Primitive. Pourquoi ? Car ses membres étaient parmi les pre­miers à communiquer un autre langage. Celui d’une langue libé­rée. Passionnés de musiques et militants associatifs construisent la radio en même temps qu’ils refont le monde. Une équipe d’une vingtaine de bénévoles, tous motivés, tiennent l’antenne. Chacun y passe jusqu’à vingt heures par semaine. Mais l’indi­vidualisme gagne les rangs. Eric se souvient de « la fin très égoïste des années 1980. Les syndicats et les associations ont fait le même constat. Plus personne ne sou­haite s’investir autant. » Même si les lycéens ne vont pas tarder, il ne peut s’empêcher d’allumer sa cigarette. Dans son bureau, la fumée stagne au plafond. De­puis des années, la nicotine s’est incrustée dans les murs. Ici ça fume à tous les étages. Après avoir occupé une maison de quartier de Reims, la station s’est installée dans une annexe louée par une école privée catholique. A chaque récréation, les cris de joie des enfants se font entendre. Mieux vaut éviter de faire une émission à ce moment-là.

Pas de publicité

Pour aller au premier étage, l’es­calier en bois grince et les murs parlent. Ils racontent l’histoire d’une radio libre avec des photos arrachées à des magazines rock en guise de papier-peint. Des­sous, se cachent dessins obscènes et philosophiques fêtant les trente ans de la radio. Seuls les initiés le savent. Sur le pallier à gauche, le studio. Lumière rouge éteinte. Personne ne s’y trouve. A droite, la « Cdthèque ». Pièce étroite mais impressionnante. Cinq étagères pleines à craquer. On s’y croise difficilement. Leur trésor ? quarante mille albums. De 1990 à aujourd’hui. Noyé au milieu de cette fortune : Rémy Granthomme. Calé devant son ordinateur, il retravaille le son des émissions déjà enregistrées : enlever les saturations, les blancs d’antenne, etc. Inlassablement, chaque défaut est traqué par ses soins. Les quatre salariés et quatre-vingt bénévoles conçoi­vent, en tout, une trentaine d’émissions par semaine. Rémy les écoute toutes, ou presque. En novembre 1988, Radio Primi­tive le sort de deux ans et demi de chômage. « Je donnais des petits coups de mains techniques quand le conseil d’administra­tion a jugé qu’il fallait quelqu’un à temps complet, se rappelle l’ancien mécanicien sur ma­chines-outils. Je ne connaissais que le monde de l’industrie. A la radio, c’est plus démocratique et l’associatif permet de se former soi-même. Ça rend autonome. » Ainsi, celui qui doit aussi gérer la maintenance des appareils a appris l’électronique et l’informa­tique.

En face, le studio s’éclaire. L’autre Rémi vient de s’y installer. Une fois n’est pas coutume, le quadra­génaire enregistre son Mic Mac du lendemain. L’ancien vendeur de la Fnac, arrivé en 2007, gère son micro, ses disques, ses fiches et la table de mixage. « Je fais tout du début à la fin. » Idem pour ses quatre autres émissions. Quitter Radio Primitive pour voir plus haut ? « Bien sûr que tout le monde aimerait mais je n’aurais jamais la même liberté. J’aime le côté bouillonnant de cette radio. On peut tout se permettre ici. Les musiques que je n’aime pas, c’est simple, je ne les passe pas. » Comprenez que le métal et l’électro « branchouille » n’y ont pas leur place.

La « Prim », comme les Ré­mois l’appellent, refuse la publicité. Comme beaucoup de ses cousines associatives. Cette indépendance est une question de principe pour beaucoup de « primitifs ». Alors, il faut chercher l’argent autre part. Notamment, auprès de la ville de Reims. Deux anciens présidents de la radio sont des adjoints à la maire socialiste. Olrik et le Modfather siègent au conseil municipal en tant que Stéphane Joly et Thierry Wippler. La mairie commande des émissions ainsi que des ateliers radios pour les enfants. Si ces financements existaient déjà sous le mandat précédent de divers droite, ils n’en sont pas moins dénoncées par la presse et quelques élus.

Création sonore

Le journaliste Philippe Leclaire écrit, dans le journal local L’Union, que « les anarchistes ré­mois ont antenne ouverte gratui­tement » grâce aux subventions allouées à la radio. Si les anar­chistes, avec les communistes, ont en effet une émission, ils se plient aux mêmes contraintes que les autres. Autrement dit, payer cent euros de cotisation annuelle pour une heure par se­maine. Les accusations que veut provoquer L’Union, n’empêchent pas les rémois de garnir leurs voitures d’autocollants et leurs vestes de badges à l’effigie de la radio.

Les lycéens sont arrivés. En retard mais bien là. Ils prendront l’après-midi pour jouer une pièce de théâtre que la Primitive dif­fusera. Plus ou moins studieux, les élèves sont encadrés par deux enseignantes. A la table de mixage, Eric Jonval enregistre les scénettes. Pour lui, « la création sonore fera la différence avec les autres radios. » Son émis­sion Ouplidada est un modèle du genre avec ses « mélanges de musiques étranges et d’extraits de films ». Revenant à son bu­reau et quitte à « encore passer pour un vieux con » de 53 ans, Eric affirme regretter que les bé­névoles n’aient pas « des audaces, ne changent pas leurs chro­niques, leurs jingles. Beaucoup font de la radio comme il y a dix ans. Ce n’est pas une accusation mais en tant qu’auditeur j’aime être surpris. » Cependant, il reconnaît que depuis la création de la radio, les émissions se sont professionnalisées. Les lycéens partis, les cigarettes se rallument.

Un déménagement à venir

Jouxté au bureau d’Eric Jonval, celui d’Emilie Vigouroux. A 32 ans, La « punkette », comme l’appelle Eric, vient tous les jours là où elle est « fière de travailler. J’aime l’outil radiophonique et l’esprit qui va avec. Le fonction­nement ressemble aux années 1980 où le rap­port hiérarchique est moins fort. » Longue mèche noire rebelle et crâne rasé court à l’arrière, Emilie est sous contrat unique d’insertion – autrement dit précaire. Jamais sans sa chienne Darjeeling, elle est arrivée après avoir fait les Beaux-arts et des emplois de pa­lefrenières, d’animatrice en mai­son de retraite, de conférencière en art contemporain ou encore de modèle vivant. « Mais c’est ici où je me sens mieux. » affirme-t-elle. D’ailleurs, pour l’une des dernières voix féminines de la radio « ce n’est même pas envi­sageable de partir. » Elle travaille sur un maximum de projets pour conserver ce poste. Eric l’aide et selon lui si la radio est « atypique c’est aussi grâce à cette logique de pérennisation. Ici, on réussit à avoir quatre salariés sans avoir besoin de publicité. »

Dans quelques mois, Radio Primitive doit déménager. Fini la vieille bâtisse. Fini les marches grinçantes où les animateurs assis boivent leurs bières. Fini la fenêtre qui s’ouvre sur la cour de récréation. L’école catholique souhaite s’agrandir. Il faut trou­ver un nouveau refuge. Depuis 2010, la ville de Reims a ou­vert une résidence d’artistes, la Friche. Radio Primitive devrait y prendre place. A l’antenne, cela ne devrait rien changer. Sortant petit à petit de ses difficultés financières, la Primitive donnera toujours de la voix en faisant fi des remarques entendues par Eric Jonval : « L’antenne serait devenue trop propre, trop sé­rieuse, trop raisonnable. Alors, oui, on a été une radio de fou furieux. Mais on s’est calmé parce qu’on a vieilli et parce que ça ne dure qu’un temps. On ne va pas éternellement dire ‘’ bite, trou, poil ‘’ devant un micro en écoutant du punk. » En tout cas, Emilie se félicite de faire partie d’« une belle association de névrosés et d’idéalistes. » Et Eric de s’emporter pour sa radio : « Forcément on attire des gens bizarres avec notre musique déjantée. Des cas sociaux, des alcooliques, des drogués. Paix à leurs âmes pour beaucoup. Mais, ce n’est même pas qu’on les at­tire, c’est qu’on les embauche. Au moins, on a fait notre boulot car ils savaient où aller. Et si un jour on crève, on crèvera honnête et ça j’en suis très fier. »

VOIR AUSSI
Le dossier : Radios associatives : la voix est libre ?
L’interview de Jacques Soncin, président de Fréquence Paris Pluriel
L’historique de la radio pirate à la radio numérique

Enquête pour l’Ecole Publique de Journalisme de Tours

BONUS
Reportage sonore : A la recherche des Primitifs.
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