Nager entre deux chaises

~ ~ ~ Qui parle sème, qui écoute récolte

La solidarité renaît autour des sans-logis et sans-papiers

Article écrit pour l’Ecole Publique de Journalisme (décembre 2011)

Depuis plus de deux mois, le mouvement des « logements et papiers pour tous »  prend de l’ampleur à Tours. Alors que l’hiver s’installe, vingt personnes n’ont pas de logements où dormir et beaucoup d’entre elles sont demandeurs d’asile. Deux cents personnes se retrouvent régulièrement dans la rue pour défendre leurs droits.

« Ce soir, on a grillé notre dernière allumette ». Martha*, animatrice en centre social, va veiller sur cette flamme. Cette militante n’est pas seule à le faire. A Tours, le mouvement des « logements et papiers pour tous » s’y attache. Les visages sont fatigués, mais ils ne lâcheront rien pour les vingt personnes qui, chaque nuit, cherchent où dormir. Le refuge, pour ce samedi 3 décembre, se trouve dans les locaux associatifs du Service technique pour les activités de jeunesse (Staj).
Depuis plus de deux mois, les associations tourangelles de défense des migrants cherchent comment loger des familles pour l’hiver. Début octobre, Chrétiens Migrants et Réseau Education Sans Frontières recensent quatre familles de demandeurs d’asile qui dorment dehors, sur le parvis de l’église Jeanne d’Arc de Tours. Si les températures ne sont pas encore trop froides, la situation est déjà critique. Plus aucune place en foyers d’hébergement et les associations ne peuvent plus payer des nuits d’hôtels. Pour Martha s’alarme : « c’est l’état d’urgence. » En réaction, un collectif prend forme.


Aujourd’hui, ce collectif de cent cinquante personnes défile et s’arrête à l’église Saint Paul, dans le quartier populaire du Sanitas. Une assemblée générale s’improvise sur les bancs vides des fidèles. Elle veut y loger les familles. Le vicaire refuse. Seule proposition : demander la charité à la fin de la messe du lendemain. Martha lui répond : « ni police, ni charité ». Mal à l’aise, les familles préfèrent partir, plutôt que d’occuper l’église de force. La « dernière allumette » est utilisée. Le collectif se déplace en territoire ami : les locaux du Staj. Derrière la porte sur laquelle il est demandé d’entrer « sans frapper », la flamme restera allumée jusqu’à lundi matin. Même si Thomas, étudiant à l’institut du travail social, avoue que « physiquement, ça devient dur. »
Ce samedi soir, le repas collectif se termine. La soupe pommes de terre et pois chiche a eu du succès. Martha réunit les assiettes pour faire la vaisselle. Les militants réunissent leurs impressions pour faire le bilan. « Il faut arrêter de faire des sauts de puces », lance Florian qui tiendra la veillée avec Martha. Pour elle, malgré les bonnes volontés, le mouvement « se cogne contre un mur ». Le mur est institutionnel. D’ailleurs, Marlène, jeune trentenaire d’aucun parti ni syndicat, accuse : « le maire est socialiste, mais on peut se demander s’il n’applique pas la loi de Sarkozy. Légalement, les demandeurs d’asile doivent avoir un logement. » Pour Martha : « on doit obliger le préfet à faire son boulot. » Le refus de l’Eglise est aussi symbolique d’un contexte rude pour la solidarité. Cet échec a révolté la présidente de Chrétiens Migrants, Rose-Marie Merceron. En apprenant la nouvelle, la doyenne du mouvement lâche émue que « l’Eglise offre une image déplorable ». L’ancienne militante CFDT s’insurge : « depuis deux mois, vingt personnes se demandent où elles vont dormir. C’est intolérable. Je suis contente que ce mouvement soit en route mais je crains qu’il ne s’essouffle. »

« Une lutte précaire »

C’est indéniable, la mobilisation a pris de l’ampleur cette semaine. A l’image d’un mouvement conscient de sa situation, Marlène reste lucide : « autant de monde, ça porte le mouvement, mais on sait que ça peut vite retomber. C’est une lutte précaire qui se fait au jour le jour. » La doctorante en anthropologie construit ses semaines au gré de son stage à Paris, ses cours, son travail en internat à Tours et la mobilisation : « on se doit de sortir de l’énergie pour les autres. La politique se fait tous les jours et ce n’est pas le bulletin dans l’urne qui va changer les choses. »
Si certains sont plus engagés et plus actifs que d’autres, il n’y a ni chef ni hiérarchie. « On a besoin de relèves et d’initiatives, c’est tellement fatigant, affirme Marlène, s’il y avait un leader, ça ne pourrait pas fonctionner. »


Bertrand, étudiant en carrières sociales, n’est pas rentré chez lui entre mardi et vendredi. Pour lui : « C’était une évidence. » Il revient du Centre d’accueil des demandeurs d’asile (Cada) où il a passé la journée à rassurer les habitants du centre. Certains se cloisonnent chez eux. Comme cet « ingénieur en architecture qui a peur de sortir de chez lui et qui  a construit plein de choses chez lui comme une maquette de la Tour Eiffel. » raconte-t-il admiratif.
Les familles migrantes savent ce qu’elles doivent à cette mobilisation. Durant la soirée, elles viennent s’assoir à la table avec les militants pour fumer quelques cigarettes. Ce sont elles qui ramènent le sourire. Deux femmes serbes s’installent. Jérémy, militant, déploie ses bases en allemand pour faire la conversation, jusqu’à ce que les deux migrantes mélangent l’allemand avec l’anglais et le serbe. Finalement, le plus simple est de rire. Visage marqué par son passé mais allure détendue dans le local, Radoslav est serbe lui aussi. Il a fui la Yougoslavie sous les bombardements et n’a de cesse de remercier « Jérem et sa compagnie ». « Si Jérem et tout le mouvement n’étaient pas là, on serait dehors sous la pluie et dans le froid. » assure-t-il.
Déjà, il faut penser à demain, dimanche. Martha annonce : « on fera la fin du marché pour essayer de récupérer quelques fruits et légumes. » Puis, il faudra trouver un nouveau lieu pour dormir. Plus de cent appartements ont été recensés comme inoccupés. La mairie ne souhaite pas les réquisitionner. Dans cette situation, l’occupation par la force est plus qu’évoquée, elle devient une revendication.

Article écrit pour l’Ecole Publique de Journalisme (décembre 2011)

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