Nager entre deux chaises

~ ~ ~ Qui parle sème, qui écoute récolte

Autour des migrants, la chaleur des militants

Alors que les places se font rares en foyers, les migrants se dirigent vers des associations déjà débordées. A Tours, une vingtaine d’étrangers a trouvé refuge dans un campement improvisé. L’association Chrétiens migrants a demandé l’aide des militants proches. Le pire est évité. Histoire d’un soir. Peut-être plus.

La nuit tombe sur le quartier populaire du Sanitas à Tours. Mais derrière le local de l’association Chrétiens migrants, on s’agite. Ce mardi 29 mai, des tentes s’installent et 21 migrants s’y reposeront. Majoritairement des femmes. Et trois enfants. Trois mois. Six mois. Cinq ans. Tous à la même enseigne. Arménie, Géorgie, Sri Lanka, Congo et Guinée. Avec ou sans papiers. Tous s’endorment sous les nuées de moustiques, mais soutenus par une vingtaine de militants présents vaille que vaille.

Dans l’après-midi, on pressentait déjà une soirée épuisante. Membre de l’association Chrétiens migrants, Rose-Marie Merceron voyait les sans-logis s’accumuler dans le local. Trois pièces vite remplies de couples, poussettes et femmes seules, enceintes ou âgées. Rose-Marie semblait inquiète. Et le plus dur moment de la journée arrivait : appeler le 115. En temps normal, ce numéro géré par les foyers de l’Entr’Aide Ouvrière permet de trouver un lit pour la nuit. Mais, en fin d’après-midi, la septuagénaire décroche son téléphone sans grand espoir. Et pour cause, le jeudi précédent aucune place n’était trouvée et un campement avait déjà été dressé. Alors, quand le haut-parleur laisse entendre un « 115 bonjour », le silence se fait. Les noms des sans-logis sont énumérés. Le pire est promis. Les femmes auront peut-être des chambres mais pas avant 19h. Pas plus. La consternation règne. L’émotion aussi. « Il n’y a pas de solution, ça va être la pelouse », soupire Rose-Marie.

L’ancienne militante syndicale se révolte : « on ne peut pas laisser dormir un bébé de trois mois dans la rue. » Cette responsabilité revient à l’Aide sociale à l’enfance (Ase). Au-delà de prendre en charge les pupilles de l’Etat, ce service agit quand la sécurité et la santé des enfants ne sont pas assurées. Ce soir, l’Ase dit ne plus avoir de places. Ne quittant pas des yeux ce bébé dans les bras de ses parents, Jean-Christophe, avec ses vingt ans de militantisme, juge que les missions de l’Ase ne sont pas remplies : « Ce bébé ne devrait pas être là si l’Ase s’en occupait. Nous allons déposer un référé contre l’Ase et donc contre le Conseil général qui la gère ». Coup porté contre sa présidente, Marisol Touraine. La Ministre aux affaires sociales est, d’ailleurs, candidate à sa propre réélection aux législatives dans la circonscription de Loches (Indre-et-Loire). Ces référés doivent venir des sans-papiers eux-mêmes. « Il leurs faut braver la peur, avoue Jean-Christophe, mais c’est normal qu’ils craignent de réclamer leurs droits. » Bien qu’un avocat soit prêt à défendre ces dossiers.

A la rue après son accouchement

Autour du téléphone, militants et migrants patientent. Assise et attentive, Naïri est mère depuis six mois. Il y a trois ans, elle a fui l’Arménie où elle étudiait le droit. Mais devenir avocate est toujours son rêve, bien que son quotidien ne lui permette pas : « Cette situation est une catastrophe, c’est comme ça depuis que je suis arrivée. » Elle a même connu pire. Après son accouchement, à sa sortie d’hôpital, son bébé, son mari et elle se sont retrouvés à la rue. Toujours à ses côtés, son mari d’origine géorgienne sort se promener dans le quartier avec leur enfant. L’espoir, la jeune femme de 25 ans commence à le perdre : « je voudrais étudier le français et reprendre des cours de droit, mais sans document je ne peux rien faire. »

Les heures passent et les appels au 115 ne changent rien. Une seule femme a trouvé un lit en foyer. Depuis plusieurs mois, associations et militants sonnent l’alarme. Pour autant Jean-Christophe n’accable pas les employés de l’autre côté du combiné : « Certains sont entrain de craquer. » Rapidement, dans le local tout s’accélère. Les habitués de la lutte sont alertés. Toiles de tentes, couvertures et ravitaillement arrivent. Entouré des banderoles du Droit au logement (DAL) « Non aux expulsions » et « Un toit c’est un droit », le campement se dresse sous le regard surpris du voisinage.

Donnant un coup de main, Ali fait partie des anciens de l’association. Arrivé du Tchad en 2003, il fréquente Chrétiens migrants depuis cinq ans. Sourire aux lèvres, il se souvient de ses demandes d’asile, l’expulsion de son appartement, ses faux-papiers, son travail au noir et son récent choix : vivre sans-papiers et sans peur de sortir. Aujourd’hui, il s’en amuse : « je n’ai pas fait de bêtises ni de trafic de drogues. Je préfère venir à l’association plutôt que de rester à la maison. Ici, je me sens à l’aise. » Trilingue, Ali aide Rose-Marie s’il faut parler arabe ou anglais. Ce soir, avec les autres, il monte les tentes : « déjà jeudi, Rose-Marie et moi sommes partis en dernier, à 23 heures. »

Une odeur de citronnelle se diffuse et les aides continuent d’arriver. Les travailleurs du Samu Social ont fait un détour pour apporter nourriture et soutien. Quarante autres personnes en ont déjà bénéficié ce soir, et la tournée est loin d’être finie. Dans la nuit, une nouvelle famille arrive. Déposée par les pompiers, les parents avec leurs quatre enfants erraient dans les rues de Tours. La fatigue envahit le campement et la chaleur humaine fait oublier les piqures de moustiques et les blessures du quotidien. En attendant mieux demain.

Article pour Le Monde / UNHCR

Voir aussi :

La solidarité renaît autour des sans-logis et des sans-papiers

A Tours, solidarité autour des migrants

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Cette entrée a été publiée le juin 28, 2012 par dans Des mots, Reportage, Société, et est taguée , , , , .

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