Nager entre deux chaises

~ ~ ~ Qui parle sème, qui écoute récolte

Franck Lepage (Le Pavé) : « Soral c’est un piège. Qu’est-ce que tu veux dire d’un piège ? »

« L’éducation populaire, ils n’en ont pas voulu !  » C’est avec cet amer constat qu’est né le Pavé, une SCOP d’éducation populaire. Objectif : remettre du politique dans l’éducation. Cela passe par notamment les conférences gesticulées autrement dit un homme ou une femme se présente sur scène et se raconte parmi les métiers qu’ils ont fait, les expériences qu’ils ont eu.

Avant que Dieudonné ne devienne l’ennemi public n°1 du ministre de l’Intérieur Manuel Valls et ne fasse les Unes des journaux, nous avions rencontré le visage le plus médiatique de la Scop Le Pavé, Franck Lepage qui nous est persuadé que le monde changerait si tout le monde faisait sa conférence gesticulée.

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L’éducation populaire, qu’est-ce que c’est ?

Ce n’est pas une éducation politique descendante, mais une éducation mutuelle. Autrement dit, fabriquer du politique à partir de nos expériences de la domination des uns et des autres. En gros, tout le monde vit, subit ou met en œuvre de la domination notamment chez les travailleurs sociaux qui sont dans une posture très très ambivalente et qu’ils connaissent très bien. Tous ces gens là ont un savoir absolument passionnant. Et donc l’éducation populaire pourrait être de fabriquer du savoir utile pour de l’action collective à partir des expériences de la vie. Mais en fait l’éducation population, c’est un concept polysémique. Pleins de gens mettent des trucs différents et c’est ça qui fait sa force. Une fois qu’il sera fixé, il sera mort.

Coopérativededucationpopulaire. itw xavier ridon

Le boulot que fait le Pavé touche donc tous les thèmes de la vie : le travail, la culture, l’école…

En fait le Pavé donne des permissions. Nous sommes des anciens animateurs socio-culturels qui n’en pouvaient plus de faire de l’animation socio-culturelle et qui voulaient faire de l’éducation populaire. On ne pouvait pas en faire dans les structures de subventionnement qu’on avait. On était le doigt sur la couture du pantalon pour avoir les subventions. Après tout le monde nous disait « Ça ne marchera pas ! » En fait, on refuse tous les jours des propositions, parce que tout le monde a besoin de sortir de ce merdier. Il faut qu’on sorte des années 80, on y est de plus en plus. Quand on entend, le président de la République, François Hollande nous raconter qu’il y a une dette, une crise. C’est juste hallucinant ! Il n’y a pas l’ombre d’une crise ! La France est le 5ème pays le plus riche du monde ! Elle a doublé son PIB en 17 ans et on nous raconte qu’il faut se serrer la ceinture ? C’est juste hallucinant ! Les gens le savent. Alors le Pavé il fait quoi ? Un agent d’une mission local pour l’emploi sait qu’il ne sert à rien en terme de remise à l’emploi. Il voit bien qu’il ne remet personne à l’emploi. Alors il ne fait pas rien, mais il fait autre chose. Cette « autre chose », il n’a jamais la possibilité de l’exprimer nul part et nous on recrée cette possibilité à travers des méthodes de discussion toute bête. C’est vraiment pas grand chose, mais ce « pas grand chose » on ne le retrouve jamais. A quel endroit un prof peut dire qu’il fabrique de l’inégalité qu’il le sait ? Il ne peut pas le dire dans son syndicat, ni dans son équipe, alors il devient fou.

« Quand on entend, le président de la République nous raconter qu’il y a une dette, une crise. C’est juste hallucinant ! Il n’y a pas l’ombre d’une crise ! La France est le 5ème pays le plus riche du monde ! Elle a doublé son PIB en 17 ans ! »

— Franck Lepage

Créer cet espace de liberté est utile pour les individus mais pour la société à quoi cela sert ?

C’est toute la question. On essaie de mettre en place une démarche de « Recherche-Action ». La pensée critique c’est nécessaire mais pas suffisant. Si la pensée critique était suffisante pour changer le monde, il y a longtemps qu’il aurait changé. On ne manque pas d’informations critiques sur le capitalisme. On en croule. Il suffit de lire Bourdieu pour comprendre qu’il ne sert à rien d’être prof dans l’éducation nationale. Donc ce n’est pas suffisant, mais il en faut. C’est toute la question sur laquelle on se casse les dents à cause de notre modèle économique qui nous oblige à aller chercher des sous tout le temps. Les actions de long terme sont difficile à trouver. Quand tu avais une subvention de fonctionnement, tu pouvais penser politiquement ton métier. C’est pour ça que les années 1970 étaient archi-politique, tous les travailleurs sociaux foutaient la merde et critiquaient le système car ils avaient une sécurité de longue durée financière. La subvention par projet va totalement détruire toute possibilité de contre-pouvoir en France. Nous, on sort de la subvention mais on rentre dans un autre paradoxe, c’est qu’on vend nos prestations. Une prestation d’une demi-journée, on nous l’achète, mais une prestation de quinze jours, je ne sais pas si tu vois le prix que ça fait… Alors partout où on passe, on essaie d’aider à la constitution de groupes qui vont travailler sans nous sur le langage, l’école, le syndicalisme…

Arrêtons-nous sur un personnage qui remet du politique, qui est assis sur un canapé, face à sa caméra, que beaucoup de gens écoutent sur Internet notamment et qui fait une critique du capitalisme, en même temps qu’il la met avec du complotisme, de l’antisionisme, mais sans doute que cela va bien au delà. Alain Soral qui donne ses préceptes et qui est beaucoup regardé. Quel regard avez-vous sur lui et sur son public que vous aimeriez touché aussi parmi ceux qui se sentent exclus de la société ?

Soral est hyper-efficace ! Quand il va avec Dieudonné dans les cités de Marseille ou ailleurs et qu’il explique à des beurs que s’ils sont dans la merde dans laquelle ils sont c’est à cause de banquiers juifs à New York. Il est redoutable et hyper-dangeureux. Il manie aussi une forme d’humour. Dieudonné est hyper-efficace. Ça craint velu ! Moi, en plus, il m’arrive d’être associé avec ces gens là sur des sites d’extrême-droite, mais en général ils mettent un avertissement : « Attention ce mec est très à gauche, mais vachement bien quand même. » C’est toute la question de la critique du capitalisme. L’extrême-droite, les fachos ont toujours porté une critique du capitalisme. On ne va pas refaire la théorie de l’extrême-droite, mais on sait qu’ils attaquent les deux bouts : ceux qui trichent en bas et ceux qui trichent en haut. C’est une espèce de théorie à la con des classes moyennes. C’est un bon exemple Soral. Ça pourrait ressembler à de l’éducation populaire, dans la mesure où il y a un discours politique. Il y a des explications, sauf que ce ne sont précisément pas des explications. Ce n’est pas rigoureux. C’est là où dans l’éducation populaire, il y a besoin d’un effort didactique. Quand on fait des conférences gesticulées, on en a 60 aujourd’hui, les gens creusent la question.

« Soral, ça pourrait ressembler à de l’éducation populaire, dans la mesure où il y a un discours politique. Il y a des explications, sauf que ce ne sont précisément pas des explications. Ce n’est pas rigoureux. »

— Franck Lepage

Mais avec ses approximations, il convainc. J’imagine que les gens qui regardent Soral, vous préfèreriez qu’ils aillent voir les gens du Pavé ?

C’est clair…

Est-ce que vous cherchez un moyen pour qu’ils n’aillent pas écouter que Soral…

Pour l’instant, on est très jeunes. On a que quelques années. On s’est surtout attaché à travailler avec les intermédiaires, autrement dit, les travailleurs sociaux. On a peu d’interventions avec les populations en direct. Et qui la paierait ? Sauf à le faire bénévolement. On a ce problème constant de dire : est-ce qu’il faut s’adresser directement aux gens ou est-ce qu’il faut qu’on arrive à emmener à gauche des travailleurs sociaux, des cadres intermédiaires, des gens qui s’imaginent que l’insertion ça sert à quelque chose. Pour l’instant, on est plutôt sur cette option là. Il nous arrive d’avoir des actions en direct avec des gens, mais c’est avec le CCAS d’EDF, dans des camps de vacances. Mais ce sont des opportunités très particulières. Alors il y aurait Youtube, la vidéo…

D’autant qu’il y en a de vous qui fonctionnent très bien. Mais c’est la question où on conduit l’internaute, quel sera le prochain lien ?

Le problème de Soral, c’est qu’il est sur un fantasme de dévoilement. Le problème c’est que son dévoilement est totalement orienté. Ce mec est totalement obsédé par l’anti-sionisme. C’est n’importe quoi. Et son propos sur les femmes, c’est fou. On s’est engueulé avec un ami qui m’est cher, Etienne Chouard, à cause de son lien vers Egalité et Réconciliation [NDLR : le site d’Alain Soral]. On a discuté avec Etienne, avec Frédéric Lordon, Bernard Friot, François Ruffin. On a essayé de dire à Etienne d’enlever ses liens vers Egalité et Réconciliation. Mais Etienne, c’est un self made man. Il n’est dans aucune organisation politique, il n’a pas de base politique et il défend la liberté d’expression comme Chomsky qui disait « les négationnistes ont le droit de s’exprimer ». Et Etienne, qui est un type gentil, c’est aberant qu’il se prenne les anti-fas sur la gueule. Mais je comprends que ça lui arrive. Etienne dit « il y a certaines choses que dit Soral que les autres ne disent pas ». Donc il pointe des trucs très particuliers. Sur la critique de l’anti-sionisme, il va chercher des israëliens de gauche, d’extrême gauche qui sont anti-sionistes, mais il met Soral. Nous, on dit « Soral n’est pas un intellectuel ! C’est un chef de parti ! Dégage Soral de ton sôte ! » et lui nous répond « Je refuse ! D’abord, je ne veux pas m’adresser qu’à la gauche mais aussi aux gens d’extrême-droite ! » En même temps, ce que fait Etienne Chouard c’est magnifique ! Ce qu’il a fait avec le traité constitutionnel de 2005, puis sur le tirage au sort, puis sur les ateliers constituants. Il fait écrire des ateliers constituants. Il dit aux gens : « Vous prenez un article de la constitution, n’importe lequel et on l’écrit ensemble ! Une constitution, ça sert à limiter les pouvoirs. » Les gens écrivent les articles de la Consitution ! Ça c’est de l’éducation populaire ! Moi je tire mon chapeau à Etienne. Pour l’instant, il se prend tous les anti-fas sur la tronche à cause de Soral. Mais Soral c’est un piège. Qu’est-ce que tu veux dire d’un piège ? Le principe même de Soral est qu’il est piégeant. Quand je tractais sur les marchés contre le traité constitutionnel européen, il y avait aussi d’autres gens qui tractaient contre : c’était les fachos. On était tous les deux pour le non, mais pas pour les mêmes raisons. Ce qui me pose un autre problème, c’est que je suis associé parfois sur certain site à Dieudonné. Je ne tape plus jamais mon nom sur Internet, ça me fait peur ! On dit « Dieudonné, Lepage, deux humoristes politiques » ! Je ne suis pas humoriste. C’est là où le système est très fort car s’il me récupère comme humoriste, c’est que je ne suis plus dangereux. Je suis un mec qui raconte une expérience dans un ministère et je trouve ça subversif. Mais si tu dis humoriste alors ça va, c’est tranquille…

« Je ne tape plus jamais mon nom sur Internet, ça me fait peur ! »

— Franck Lepage

Soral, c’est très efficace, c’est flippant et le problème de l’extrême-droite c’est qu’il joue avec des arguments simples qu’on ne peut contrer qu’avec des raisonnements compliqués. C’est pour ça que l’extrême-droite y arrive. L’extrême-droite dit : « trois millions d’arabes, trois millions de chômeurs. » Si tu veux prouver que c’est faux, il faut que tu expliques le marché du travail. Pour ça, il faut faire de l’éducation populaire. Et l’éducation populaire, c’est long ! C’est long ! Donc Soral ne fait pas de l’éducation populaire mais des raccourcis.

Et le Pavé s’emploie à montrer qu’on peut avoir un raisonnement compliqué que tout le monde peut entendre…

Le Pavé fait de la vulgarisation de politique et c’est jouissif ! C’est jubilatoire ! On aime tous apprendre, sauf qu’on a tous adoré un prof et on a eu neuf connards qui nous faisaient chier. Donc, nous on est le bon prof !

Propos recueillis par Xavier Ridon

Le site de la Scop Le Pavé

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Cette entrée a été publiée le février 3, 2014 par dans Des mots, Des sons, Radio, Société, et est taguée , , , , , , .

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